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La clé de protection Validy (Yann Guégan/Rue89)

Validy, les déboires d'une start-up au pays des espions

Of David Servenay
Rue89. Publié le 12/05/2008
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Depuis dix ans, les inventeurs d’un systùme innovant de protection des logiciels bataillent contre les grandes firmes du secteur.

Dix ans que les dirigeants de Validy tentent de développer leur invention : un systÚme révolutionnaire de protection des logiciels. Pourtant, impossible de commercialiser cette technologie, que les grands industriels du secteur espÚrent bien récupérer.

Dix ans de galĂšre, oĂč l’on croise ValĂ©rie PĂ©cresse, un gĂ©nĂ©ral quatre Ă©toiles, une flopĂ©e de cabinets d’intelligence Ă©conomique et les manoeuvres des services secrets. A la clef : des milliards d’euros... et sans doute l’un des prochains fleurons de l’industrie informatique.

En 2012, il pourrait y avoir 14 milliards d’équipements reliĂ©s Ă  Internet

Ils vont toujours ensemble. Le technicien, maigre et chauve comme un oeuf, normalien en maths, dix ans de Silicon Valley dans des labos de recherche informatiques, l’un des pĂšres du port USB. Pas plus grand, deux fois plus Ă©pais, l’autre est l’homme du bagout, du marketing, des contacts avec son flot d’anecdotes.

A deux, rien ne leur Ă©chappe. Tous les dĂ©tails sont lĂ , comme un rĂ©flexe acquis aprĂšs dix ans de batailles pour imposer leur idĂ©e : « l’invention de ma vie », dit le premier, Jean-Christophe CuĂ©nod, directeur technique de Validy ; une « technologie rĂ©volutionnaire » ajoute le second Gilles Sgro, prĂ©sident de la sociĂ©tĂ©. (Voir la vidĂ©o.)



La semaine derniĂšre, ces deux co-inventeurs ont prĂ©sentĂ© au salon Java One de San Francisco la premiĂšre application de leur recherche : une sorte de clef USB qui permet de protĂ©ger n’importe quel logiciel Ă©crit dans ce langage.

A priori, rien que de trĂšs banal. Sauf que, derriĂšre une telle innovation, les marchĂ©s sont Ă©normes : selon l’institut Forrester, il y aura en 2012 plus de 14 milliards d’équipements Ă©lectroniques vulnĂ©rables car reliĂ©s Ă  Internet. MĂȘme la calculette a du mal Ă  suivre...

En 1998, premiÚre découverte : ils mettent trois ans à déposer tous les brevets

Tout commence dans leur repli drÎmois, à Romans, ville sinistrée par la crise. En 1998, nos deux compÚres découvrent une nouvelle maniÚre de protéger logiciels et systÚmes informatiques.

L’idĂ©e principale est de faire identifier des donnĂ©es, prĂ©sentes dans un « jeton » (une clef USB par exemple), par le logiciel principal. Le concept n’est pas nouveau, mais la mise en oeuvre du principe est diablement efficace. Jusqu’ici, personne n’a rĂ©ussi Ă  « craquer » leur systĂšme.

Pendant trois ans, ils ne soufflent mot de leurs travaux. A quiconque, hormis le juriste du cabinet de brevet chargĂ© de monter leur dossier, qu’ils rencontrent une fois par semaine. De six brevets initiaux, qu’ils dĂ©posent Ă  la fois en France et aux Etats-Unis, ils parviennent finalement Ă  rĂ©diger 400 brevets diffĂ©rents pour protĂ©ger leur invention.

ParallÚlement, ils créent la société Validy aux Etats-Unis et en France.

GrĂące Ă  leur rĂ©seau personnel, un premier tour de table s’organise, avec une levĂ©e de fonds d’un million de francs d’un ami, qui signe sans mĂȘme savoir de quoi il retourne. Aujourd’hui, ils sont 290 actionnaires Ă  avoir mis 8,5 millions d’euros dans l’aventure. L’entreprise est valorisĂ©e Ă  prĂšs de 65 millions d’euros, dont les fondateurs conservent 80% du capital.

Phase 2, premiers contacts avec l’Etat : ils sont reçus... Ă  l’ElysĂ©e

Reste Ă  convaincre les pouvoirs publics et les industriels. Coup de chance : un de leurs actionnaires les met en relation avec... la prĂ©sidence de la RĂ©publique. Ils sont reçus Ă  l’ElysĂ©e en fĂ©vrier 2002 par la conseillĂšre technique chargĂ©e des nouvelles technologies de Jacques Chirac, ValĂ©rie PĂ©cresse.

Attentive, la fille de Dominique Roux (prĂ©sident de BollorĂ© TĂ©lĂ©com depuis janvier 2007) leur propose de les « protĂ©ger » et de les mettre en relation avec la fine fleur de l’industrie française. Promesse non tenue.

Gilles Sgro n’aura plus jamais de nouvelles de ValĂ©rie PĂ©cresse. « Validy ? Le nom ne lui dit rien », fait rĂ©pondre l’actuelle ministre de la Recherche par un membre de son cabinet. (Voir la vidĂ©o.)



Commence alors une longue traversĂ©e du dĂ©sert, Ă©maillĂ©e d’espoirs contrariĂ©s et, comme d’habitude, de promesses jamais tenues. A chaque fois, le scĂ©nario est identique : un ami, souvent un actionnaire (ils estiment Ă  « 50 le nombre d’infiltrĂ©s » dans leur capital), les dirige vers un intermĂ©diaire qui a des relations... Un premier rendez-vous prometteur, souvent avec un technicien, et plus rien.

En 2005, les anciens des services de renseignements prennent le relais

L’un des premiers intermĂ©diaires s’appelle Gilles Gemba. Ex-colonel de l’armĂ©e de terre, il a gĂ©rĂ© les programmes de recrutement et de carriĂšre des agents secrets de la DGSE. Boulevard Mortier, siĂšge du service, il est officiellement « inconnu ».

L’homme a en tout cas un joli carnet d’adresses dans les Ă©tats-majors. Au point de pouvoir organiser plusieurs rĂ©unions de prĂ©sentation au Cercle national des ArmĂ©es devant un parterre d’industriels : Dassault, MBDA, Thales, Suez, Schneider, Vinci sont du lot. A chaque fois, le premier contact est excellent, mais ne dĂ©bouche sur aucune vente.

Aujourd’hui encore, le colonel Gemba parle de Validy comme d’un « produit exceptionnel, fabuleux, qui n’a pas d’équivalent sur le plan mondial ». Avec un bĂ©mol :

    « Ils auraient pu signer des contrats. Prologue, par exemple, un grand groupe, leur proposait d’acheter. L’affaire ne s’est jamais conclue.

    “Sur le plan commercial, ce qui compte, ce n’est pas d’avoir les meilleurs produits, mais d’avoir les marchĂ©s. Tant que vous ne vendez pas, vous n’existez pas. Peut-ĂȘtre en commençant Ă  bas prix...”

Pour Gemba, le duo de Validy est victime du “syndrĂŽme du bĂ©bĂ©â€ : “Ils n’arriveront jamais Ă  se sĂ©parer de leur invention.” Et si Validy faisait l’objet d’une opĂ©ration d’étouffement de la part des majors du secteur ? RĂ©ponse ambiguĂ« de l’ancien officier :

    “En guerre Ă©conomique, c’est une hypothĂšse rĂ©aliste...”

Une hypothĂšse pas si farfelue, Gilles Gemba le sait bien. Comme apporteur d’affaires, il a introduit Validy auprĂšs du cabinet d’intelligence Ă©conomique de Philippe Legorjus. EntourĂ© d’anciens du renseignements, l’ex-patron du GIGN se targue de pouvoir rĂ©soudre leur problĂšme, mais il est cher. “Trop cher”, estime Gilles Sgro, qui visite alors la fine fleur des officines de guerre Ă©conomique, garantissant monts et merveilles.

Sans oublier quelques indĂ©pendants, souvent de prestigieux officiers Ă©toilĂ©s, comme le gĂ©nĂ©ral Christian Quesnot, ancien chef de l’Etat-major particulier du prĂ©sident Mitterrand. (Voir la vidĂ©o.)




DĂ©tail : le gĂ©nĂ©ral Quesnot n’a pas rĂ©pondu Ă  nos appels. Renseignements gĂ©nĂ©raux (RG) Ă  Valence, Direction de la surveillance du territoire (DST) Ă  Lyon... Ă  partir de 2005, tous les services de renseignements s’intĂ©ressent au dossier Validy.

De cette Ă©poque, Gilles Sgro garde une flopĂ©e de cartes de visite et un nuage de doutes, jamais dissipĂ©. Au contre-espionnage, on le prend pour un adepte de la thĂ©orie du complot. Mais surtout, la DST estime que la sociĂ©tĂ© pourrait ĂȘtre un cheval de Troie amĂ©ricain, compte-tenu de sa personnalitĂ© juridique (maison mĂšre amĂ©ricaine) et du passĂ© professionnel de Jean-Christophe CuĂ©nod aux Etats-Unis.

Information que le service n’a pas voulu nous confirmer, opposant un “pas de commentaire” de rigueur. A la DGSE, on observe une position prudente : “Nous n’avons pas d’opinion sur ce dossier, qui ne nous concerne pas.” Voire.

“Quand un systĂšme est inviolable, il est aussi ’inĂ©coutable’...”

Plusieurs des contacts de Gilles Sgro lui affirment ensuite que la DPSD (ex-sĂ©curitĂ© militaire, chargĂ©e de la protection des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques liĂ©s Ă  la dĂ©fense) dĂ©courage les industriels de travailler avec Validy.

InterrogĂ©, le ministĂšre de la DĂ©fense fait savoir que “le responsable de la DPSD ne souhaite pas s’exprimer sur ce sujet”. Ils sont aussi reçu par plusieurs membres du cabinet de MichĂšle Alliot-Marie, alors ministre. LĂ  encore, pas de suite. L’ancien recruteur Gilles Gemba Ă©met une hypothĂšse :

    “Quand un systĂšme est inviolable, il est aussi ’inĂ©coutable’. Ça peut expliquer pas mal de leur problĂšme...”

A l’appui de son argument, l’intermĂ©diaire prĂ©tend qu’une grande entreprise amĂ©ricaine Ă©tait prĂȘte Ă  signer un contrat de 20 millions de dollars, mais que la vente a Ă©tĂ© bloquĂ©e par la NSA (National Security Agency).

ParallÚlement, Jean-Christophe Cuénod poursuit son travail de développement des prototypes. Non sans avoir changé de fournisseur de circuit intégré. Le premier, un Français, les livre trÚs irréguliÚrement. Ils finissent par se tourner vers ZTEIC, une entreprise chinoise ultra-réactive.

Plusieurs prix viennent récompenser leurs efforts, notamment le prix Motorola du salon Chinict2007.

DerniÚre entourloupe : Bercy refuse de les associer à un pÎle de compétitivité

Enfin, les pouvoirs publics vont finir va s’intĂ©resser officiellement Ă  leur projet. Minalogic, Ă  Grenoble, l’un des six pĂŽles de compĂ©titivitĂ© mondiaux, leur propose une association avec deux des meilleurs laboratoires français : le Laboratoire Ă©lectronique des techniques d’informations (Leti) qui dĂ©pend du CEA, le Tima, un labo du CNRS et Tiempo une start-up crĂ©Ă©e ad hoc par Schneider Electric.

Le 29 novembre 2007, le consortium SecToken [“jeton sĂ©curisĂ©â€ en anglais, ndlr] obtient le label Minalogic Ă  l’unanimitĂ© du jury.

Cette fois-ci, le projet paraĂźt en bonne voie. Jusqu’à ce qu’il soit question de la rĂ©partition des bĂ©nĂ©fices Ă  venir de l’entreprise. Et lĂ  tout dĂ©rape. La dĂ©cision tombe par une lettre de Bercy, qui gĂšre le Fonds unique interministĂ©riel (FUI). Le financement du projet (350 000 euros) est refusĂ©.

Raison invoquĂ©e : un capital trop faible (40 000 euros) pour un projet aussi ambitieux. Cette fois-ci, la coupe est pleine : Sgro et CuĂ©nod sont convaincus d’avoir Ă  faire Ă  une “entente” des industriels du secteur. (Voir la vidĂ©o.)

“S’il faut partir, nous partirons, conclut Gilles Sgro, s’il faut aller en Inde, aux Etats-Unis ou ailleurs, nous irons. AprĂšs tout, nous nous adressons au marchĂ© mondial, non... ? ‘ Evidemment, toutes les administrations sont au courant de l’affaire Validy. Mais rien ne bouge, l’ElysĂ©e et Matignon se contentent se renvoyer vers Bercy.

Restait Ă  mĂ©diatiser leur histoire, derniĂšre cartouche avant de prendre le large. La presse comme dernier recours ? A voir. Un gĂ©nĂ©ral Ă  la retraite reconverti dans le conseil pour un trĂšs grand groupe d’armement, nous glissait la semaine derniĂšre : Curieusement, j’ai vu ressurgir le produit Validy dans les discussions il y a quinze jours...’. Curieux, en effet.